La révolution pédagogique est déjà là !
La révolution pédagogique est déjà là !

Définitions

Coopération :
La coopération est une pratique communautaire. Comme organisation pédagogique du travail, elle institue un rapport social égalitaire et souverain, par lequel ce qui est commun est produit en commun, selon un mode de vie fraternel.
Il y a trois aspects de la conquête de souveraineté, par laquelle on se trouve en responsabilité :

  1. souveraineté sur soi-même (décider de sa propre vie)
  2. souveraineté collective (co-organisation d’une communauté de vie)
  3. souveraineté sur le travail (coproduction des savoirs).

Émancipation :
Le XIXe siècle en a fait une idée fondamentale de la démocratie, avec la notion de l’autoémancipation : « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Statuts généraux de l’Association Internationale des Travailleurs, 1866). C’est une pratique par laquelle les groupes dominés mettent en œuvre, ici et maintenant, l’égalité qu’on leur refuse, une égalité qu’ils ne se contentent plus de réclamer.
D’un point de vue individuel, c’est se déclarer capable de ce dont on est réputé être incapable, capable d’autre chose que ce à quoi on est socialement déterminé. C’est se reconnaître la même capacité que n’importe qui.
En pédagogie, il s’agit de mettre les élèves en position d’expérimenter et d’éprouver la conviction de leur capacité à faire ce qu’ils sont réputés incapables de faire.

Évaluation/valuation :
Évaluer, c’est juger de la valeur de quelque chose. Et une valeur, c’est ce qui vaut. C’est donc juger de ce qui vaut et de ce qui ne vaut pas. Mais qui juge de ce qui vaut, selon quels critères et d’après quelles normes ? Quelles que soient les précisions sophistiquées que le mot a reçues, il reste héritier, en contexte scolastique, de l’idée de contrôle, de mesure de l’écart entre une performance et un objectif attendu, et qui n’est pas éloignée de celle de concurrence et de hiérarchisation. Plutôt que l’évaluation contraignante (et souvent intimidante) des faiblesses, la pédagogie requiert une pratique continue de valuation, d’une mise en valeur en commun des réussites, de l’activité et des productions culturelles des jeunes humains, liée aux exigences partagées de l’esprit critique.

Méthode naturelle :
C’est, avec la coopération et ses institutions, l’élément fondamental de la pédagogie Freinet. Il s’agit de supprimer le hiatus entre l’école et le milieu social, d’intégrer les techniques à la vie. Pour cela, on ne fait plus reposer l’enseignement sur des progressions programmées et rationalisées, des leçons et des explications suivies d’évaluations, mais sur les productions des enfants, motivées par un désir vivant, par une nécessité intérieure, qui s’inscrivent dans le déroulement de multiples processus de tâtonnement, sous l’influence du milieu. Les enfants n’apprennent pas des objets de connaissance qu’on leur transmet, ils pensent et expérimentent leur vie, ils communiquent et explorent le monde, et par suite ils apprennent. Enthousiastes, ils ne ménagent jamais leur peine. Ils ne sont plus simplement acteurs sur la scène du théâtre scolaire, ils sont auteurs sensibles de leurs propres tâches, et co-auteurs du milieu dans lequel ils explorent et inventent. Ils se font auteurs de leur propre vie et « réparateurs de leurs destins ». Dans ce contexte, les enfants aiment travailler, et jouissent de leurs réussites. La joie est toujours le signe de la création.

Pédagogie :
C’est l’activité d’enseignement propre à la relation éducative, qui porte sur le tout de l’expérience humaine dans une visée d’émancipation. La pédagogie est le nom des pratiques éducatives égalitaires, où les élèves ont la coresponsabilité de la définition du travail et de sa valeur. Son présupposé est celui de la capacité de n’importe qui, sur la base d’un rapport d’égalité. Elle pose les élèves en capacité de produire leurs connaissances (« c’est en forgeant qu’on devient forgeron »).
La pédagogie trace une ligne de séparation entre deux positions antagoniques : pédagogie et scolastique, caractérisées par le statut de l’enfant (de l’élève, de l’étudiant). La pédagogie implique une double déclaration d’égalité et de souveraineté sur le travail, laquelle se vérifie dans une organisation coopérative* du travail. Il y a de la pédagogie chaque fois que les élèves se trouvent collectivement en position de responsabilité, c’est-à-dire en position de produire eux-mêmes la culture, et de faire vivre eux-mêmes la construction sociale de la communauté de travail. Cette condition est illustrée par le principe pédagogique de l’autorisation, qui institue les élèves comme auteurs : ils sont « à l’origine » de la production des œuvres et des savoirs, et ils s’en portent « garants ».
La pédagogie désigne le mouvement réel de sortie de la scolastique.

Scolastique :
La scolastique est, d’après notre définition, la forme sociale que prennent les rapports de domination à l’école. Les élèves, pris dans un rapport de subordination hiérarchique, sont privés de tout pouvoir de se déterminer eux-mêmes, autrement que d’après les règles instituées par l’ordre scolaire (à l’obéissance desquelles on donne le nom d’autonomie), et ne prennent jamais part à la définition du travail et de sa valeur.
Selon ce point de vue, il faut enseigner aux gens ce qu’ils ne connaissent pas, leur expliquer ce qu’ils ne peuvent pas comprendre ; la scolastique pose le présupposé de l’ignorance, et repose sur un rapport de subordination.
Le mot renvoie, en un autre sens, à la tradition intellectuelle médiévale dont Thomas d’Aquin (XIIIe siècle) est une figure remarquable. Pierre Hadot la fait remonter aux alentours du Ier siècle avant l’ère commune, lorsque, dans les écoles philosophiques, on s’est mis, non plus à discuter des problèmes eux-mêmes, mais à commenter des livres et à écrire des manuels.
En réalité, elle pourrait bien commencer avec l’invention même de l’écriture et des premières écoles en Mésopotamie et en Égypte ancienne. Au sens où nous la définissons ici, l’alternative à la scolastique est la pédagogie.

Travail :
D’un point de vue anthropologique, le travail est l’une des caractéristiques de l’activité humaine dans son rapport créatif à la nature, comme nécessité propre (puissance d’agir et expérience commune), et comme production d’utilité sociale. D’un point de vue pédagogique, elle prolonge cette expérience d’invention dans l’institution d’une communauté éducative.
La scolastique en est la trahison : assujettissant les élèves dans un rapport inégalitaire de subordination, elle les prive de toute souveraineté sur le travail. Un tel travail aliéné prend la forme du labeur (labor, une charge sous laquelle on plie), réduisant l’activité à l’état de besogne (celle des seuls besoins contraints), une fabrique des besogneux.
La pédagogie suppose ainsi une organisation du travail souverain, selon un certain mode de vie fraternel, celui de l’enthousiasme des œuvres communes. L’éducation, en général, pose l’enfant comme spontanément et continuellement au travail, y compris lorsqu’il joue (sauf à en être détourné par la culture marchande et abrutissante du divertissement commercial).
La pratique pédagogique (coopérative) du travail en éducation se prolonge, de façon cohérente à l’âge de la majorité politique, dans le droit de souveraineté et de responsabilité des citoyens-travailleurs sur la production.