Classe de CP-CE1 - le 19 décembre
Ce matin-là, la perspective d’aller à la piscine inquiète un peu la petite Shelby, en CP. Elle me dicte un texte libre avant d’aller l’illustrer avec son talent habituel : « À l’école, on fait la récréation. Après, on va à la piscine. On apprend à nager avec la maitresse. »
L’après-midi, nous voilà dans l’eau de la piscine, comme prévu. Nous ne sommes que 2 enfants et moi dans l’eau, une épidémie de grippe a eu raison du reste du groupe. Les enfants n’ont pas pied, moi oui. Shelby en profite pour s’agripper fermement à mon cou, malgré la présence d’une frite de sa couleur préférée, censée la rassurer. Je marche paisiblement dans l’eau, sans aucune injonction. Au bout de 3 minutes, l’étau de ses bras se desserre de mon cou : « Mais maitresse, che t’étrangle un peu, non ? » En effet, je respire mieux, je lui confirme. Elle rit - elle avale de l’eau. Je lui donne le seul conseil de la séance : « Ferme la bouche et respire par le nez comme pour te moucher ! » Elle obtempère. Elle a confiance. Elle se détend. Elle veut rejoindre le bord. Y parvient. Seule. Elle déclare soudain :
« Che sais nacher toute seule avec une frite ! »
Elle répètera cette phrase des dizaines de fois jusqu’à la fin de la journée, suivie de « Che veux retourner nacher parce que je sais nacher seule avec une frite ! » après qu’on soit sortis de l’eau. Jusqu’à la dernière minute avant de monter dans le car pour rentrer chez elle.
Personne, ni les autres enfants ni aucun adulte présent, n’a jamais dévalorisé sa conquête en lui rappelant notamment que nager, c’est autre chose que d’oser aller dans l’eau avec une frite. A posteriori, j’ai compris que son intention matinale d’apprendre à nager était profonde, et sa détermination immense. C’était l’occasion d’une expérience cruciale pour elle.
Elle n’était jamais allée à la piscine de sa vie auparavant : personne ne sait nager dans sa famille. Elle a donc répété, seriné, chanté sur tous les tons sa conquête, comme pour s’en convaincre elle-même, et aussi pour anticiper la grande gloire du moment de l’annoncer à sa famille. Son expérience cruciale promettait de s’augmenter de la reconnaissance familiale, parce que personne ne l’a contredite à l’école : sa légitimité était intacte, entière, énorme.
